Suite de notre série d'interviews consacrée aux femmes qui occupent des métiers très techniques et proches du terrain.
Comme je vous le disais il y a deux semaines lors de l’interview de Laurine, mon souhait est de rendre visibles ces femmes qui évoluent dans des environnements plutôt masculins. De mettre en lumière leur parcours, leurs difficultés parfois, et de comprendre comment elles ont trouvé leur juste place dans le métier.
Aujourd’hui, on part à la rencontre de Julie Chambas. Elle nous parle de son métier d’adjointe dirigeante d’unité opérationnelle au Technicentre de Trappes (un intitulé de poste un peu complexe, mais sur lequel elle va nous en dire plus).

Pour commencer, peux-tu nous décrire ton poste ?
Je suis responsable de la cellule performance au sein du Technicentre sur le site de Trappes. Mon rôle consiste à accompagner les équipes de production en leur apportant les méthodes, les analyses et les outils nécessaires pour fiabiliser la maintenance.
J’assure également les fonctions d’adjointe au directeur d’unité opérationnelle en son absence, en veillant à la continuité des activités et à la prise de décision.
Qu’aurais-tu aimé qu’on te dise en arrivant ?
Quand je suis arrivée au technicentre, dans un environnement du matériel très masculin et historiquement ancré, j’aurais aimé qu’on me dise que je n’avais pas besoin de « rentrer dans le moule » pour être légitime.
On m’a rapidement mise en garde sur mon apparence, ma tenue vestimentaire, la façon de me comporter pour “ne pas faire de vagues”. Ces paroles venaient d’une femme, et avec le recul, je sais qu’elles étaient davantage guidées par la crainte de me voir confrontée à certaines réactions que par une quelconque volonté de me limiter.
Sur le moment, cela m’a interrogée : est-ce qu’on attendait de moi que je sois plus discrète ? Plus dure ? Plus distante ?
Avec le recul, j’aurais aimé entendre : « Reste professionnelle, compétente, et sois toi-même. Ta légitimité viendra de ton travail, pas de ton apparence. »
Quels sont les préjugés que tu as du dépasser ?
Être plus jeune et occuper un poste à responsabilité dans une équipe composée en grande partie de cheminots expérimentés représente un véritable défi. Quel que soit son parcours, son âge ou son genre, prendre la tête d’une équipe déjà en place suppose souvent de faire ses preuves.
Au départ, j’ai parfois eu le sentiment qu’il fallait démontrer davantage :
Ma maîtrise technique, ma capacité à prendre des décisions, ma légitimité à manager avec fermeté et justesse.
Je sais que ce besoin de prouver existe pour beaucoup de managers, hommes comme femmes. Il fait partie du processus de prise du poste et de la construction de la crédibilité.
Il y avait également une forme d’appréhension dans l’équipe : des interrogations sur les repères, sur la manière de travailler ensemble, sur la place de l’humour. En réalité, le sujet n’était pas l’humour en lui-même, mais le cadre. L’humour a toute sa place dans une équipe : il crée du lien et détend les situations, à condition qu’il reste partagé, respectueux et bienveillant.
J’ai appris qu’il est possible d’être exigeante et bienveillante, structurée et à l’écoute.
Le plus important a été de ne pas tomber dans la surenchère : ne pas chercher à correspondre à un modèle prédéfini du management, mais construire le mien, fondé sur la compétence, la cohérence et le respect mutuel.
Être une femme influence-t-il (ou non) ton quotidien professionnel ?
Au début, oui. On sent qu’on est observée différemment. Il faut faire ses preuves un peu plus vite. Mais avec le temps, le travail parle pour soi. Aujourd’hui, ce n’est plus “une femme manager”, c’est simplement “le manager”.
As-tu déjà été confrontée à des obstacles ou des idées reçues ?
Oui, forcément. Arriver dans une équipe avec des habitudes bien installées, génère toujours des attentes… et parfois des interrogations.
Au-delà des étiquettes, le véritable enjeu était la légitimité : être attendue sur la technique, sur la prise de décision, sur la posture managériale. Il y a aussi eu quelques inquiétudes presque amusées sur l’évolution de l’ambiance : “Est-ce qu’on va encore pouvoir fonctionner comme avant, continuer à faire des blagues ?”
En réalité, rien n’a disparu, l’humour est resté. Il a simplement trouvé un cadre clair : partagé, respectueux et bienveillant.
La confiance ne s’est pas imposée, elle s’est construite.
Qu’ignore-t-on souvent de ton métier ?
On ne voit pas toujours la pression et la responsabilité derrière chaque décision. Dans un technicentre, chaque choix impacte la sécurité, la régularité, le travail des équipes. C’est un équilibre permanent entre performance industrielle et facteur humain.
Y a-t-il une étape clé ou un tournant dans ta carrière ?
Ma prise de poste en management. Le moment où j’ai compris que je ne devais pas chercher à ressembler à un modèle existant, mais construire ma propre posture. Ça a été un déclic.
Que préfères-tu dans ton quotidien professionnel ?
Voir une équipe évoluer. Voir des agents expérimentés partager leur savoir, et des plus jeunes prendre confiance. Créer du collectif dans un environnement exigeant.
Ce qui m’anime aussi dans ce poste, c’est de travailler au plus près du terrain, comprendre les enjeux des équipes et contribuer concrètement à faire évoluer les pratiques.
Te sens-tu à l’aise dans ton poste ?
Oui. Ça n’a pas été immédiat, mais aujourd’hui je me sens pleinement à ma place. L’aisance vient quand on n’essaie plus de prouver qu’on est légitime, mais qu’on agit avec conviction.
Qu’est-ce qui, à la SNCF, contribue à faire évoluer les mentalités ?
La visibilité des femmes sur des postes techniques et à responsabilité. Le fait que la compétence soit de plus en plus le seul vrai critère reconnu. Et les échanges ouverts sur la mixité et la santé au travail.
Quel message aimerais-tu transmettre aux femmes qui envisagent de rejoindre la SNCF ?
Ne vous auto-censurez pas. Les métiers techniques et industriels ont besoin de diversité. Vous n’avez pas à durcir votre personnalité pour être crédible. La légitimité vient du professionnalisme, pas du genre.
Un grand merci à Julie pour son témoignage, et d’avoir accepté de se confier ainsi sur notre blog, avec beaucoup de sincérité il me semble.
On se retrouve dans deux semaines pour la suite de notre série « Elles font rouler nos lignes N&U ».

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